Chapitre 50
Le cauchemar
Alexei conduisit Alexanne et Sylvain Paré dans une clairière, où il avait défriché le sol pour faire pousser toutes sortes de végétaux, en rangées plus ou moins symétriques. C’étaient les plantes médicinales qu’il cultivait depuis plusieurs années.
— Où avez-vous appris la botanique ? voulut savoir Paré.
— Avec un des membres de la secte.
Le journaliste fit quelques clichés de la serre improvisée, protégée du vent par les arbres. Alexei leur montra ensuite la tanière où il avait vécu, et le journaliste en photographia l’entrée. Alexanne observa avec curiosité cette tranche de la vie secrète de son oncle bien-aimé, sans dire un mot, de peur qu’il n’arrête de se confier. Au bout d’un moment, elle constata qu’il était pâle et visiblement épuisé. Tandis que Sylvain Paré examinait l’endroit, Alexei cherchait son souffle, le dos appuyé contre un arbre. Elle regretta aussitôt de l’avoir amené aussi loin de la maison, alors qu’il n’était pas complètement remis de l’exorcisme.
L’adolescente attendit que ses joues reprennent des couleurs avant d’annoncer qu’ils devaient rentrer. Ils marchèrent plus lentement et Alexanne insista pour garder la main de son oncle dans la sienne.
— Avez-vous d’autres questions ? demanda Alexei en haletant.
— Non, affirma le journaliste, mais quelque chose me trouble beaucoup dans l’histoire de votre vie, monsieur Kalinovsky. Il semble que le sort s’acharne continuellement contre vous. Votre famille, la secte, le loup… J’ai du mal à concevoir que quelqu’un puisse avoir une vie aussi difficile.
Alexei demeura silencieux.
— Je pense que la réponse se trouve dans la théorie de la réincarnation, répondit Alexanne pour lui. Bien souvent, quand des situations difficiles nous assaillent, c’est que nous sommes en train de nous débarrasser de vieilles dettes karmiques.
— Mais qu’avez-vous fait de si terrible dans vos autres vies pour mériter toutes ces souffrances ?
Bouleversé par la possibilité qu’il ait pu commettre quelque atrocité dans une autre incarnation, l’homme-loup sombra davantage dans la tristesse. Alexanne le secourut une fois de plus en faisant remarquer à Sylvain Paré que le moment était mal choisi pour en discuter.
Ils rentrèrent à la maison et trouvèrent Tatiana qui les attendait. Elle avait sûrement ressenti le malaise de son frère. Elle demanda à Alexanne de faire asseoir leur invité dans la salle à manger et aida Alexei à grimper à sa chambre. Tatiana les rejoignit quelques minutes plus tard avec un gros plat de lasagnes fumant. Le journaliste lui demanda où était Alexei, et elle répondit qu’il était trop épuisé pour manger.
— Il pensait avoir la force de faire tout ce chemin dans la forêt, parce qu’il se croit souvent invincible, ajouta-t-elle. Auriez-vous la bonté d’ouvrir cette bouteille de vin, monsieur Paré ?
Pendant que les fées mangeaient avec leur invité, Alexei refit le cauchemar qui le hantait depuis des années. Son esprit le ramena dans le temps, à l’époque où il était adolescent et vivait dans la forteresse du Jaguar. À peine sorti de l’enfance, il avait commencé à s’interroger au sujet de sa vie remplie de gestes répétitifs et inutiles. La voix du chef de la secte retentit alors dans son rêve. « Lève-toi, fainéant ! Tout le monde ici fait sa part, toi y compris ! Debout ! » Il vit la lanière du fouet s’élever au-dessus de lui comme un serpent menaçant. Lorsqu’elle mordit la peau de son dos, Alexei se réveilla en sursaut et s’assit, tout pantelant de terreur.
Il regarda autour de lui et comprit qu’il était chez sa sœur. Il se laissa retomber mollement sur le dos, mais fut incapable de fermer l’œil, car il continuait d’entendre la voix du Jaguar dans ses oreilles.
En quittant la maison des Kalinovsky après un succulent repas, Sylvain Paré remercia Tatiana et lui demanda s’il pourrait écrire un jour un article sur ses talents de guérisseuse et sur son appartenance au royaume des fées. Elle répondit, avec un sourire énigmatique, qu’elle y songerait. En refermant la porte derrière lui, Tatiana se tourna vers sa nièce.
— C’est toi qui lui as dit que nous étions des fées ?
— Non, c’est votre frère. Il est beaucoup trop franc quand il se décide à ouvrir la bouche. Est-ce que vous allez raconter notre histoire de famille à monsieur Paré ?
— Je n’en sais rien encore.
Tandis qu’elles se dirigeaient toutes les deux vers la cuisine pour aller laver la vaisselle, le journaliste marchait jusqu’à sa voiture, garée dans l’entrée. Il n’y avait aucun lampadaire dans le rang, alors il chercha ses clés dans la lumière bleutée de la lune, et ouvrit la portière. Une main se posa brutalement sur son épaule, le faisant sursauter. Deux yeux pâles s’enfoncèrent dans son âme.
— Alexei… se détendit Paré en le reconnaissant.
— Peut-on vraiment faire arrêter un chef de secte par un simple article dans un magazine ?
— C’est un peu plus compliqué que ça, mais oui, je sais comment faire arrêter ce genre de criminel.
— Dis-moi comment.
— J’ai des amis dans la police. Je peux leur raconter ce que vous m’avez dit sur cette secte. Ils me font confiance. Ils savent que je suis sérieux dans mon travail, même si je m’intéresse au paranormal.
— Pourquoi est-ce compliqué ?
— Les policiers voudront vous questionner, puisque vous êtes ma seule source d’information sur la secte.
Alexei recula dans l’obscurité, craignant déjà cet éventuel contact avec d’autres hommes.
— Ils peuvent vous protéger contre le chef de la secte en échange de votre témoignage, déclara Paré pour le rassurer.
— Je ne connais pas la loi, mais je sais que la parole d’un homme qui n’existe pas ne vaut rien du tout. Je suis né Alexei Kalinovsky, mais quand je suis arrivé dans la secte, on a rédigé mon acte de décès. J’étais bien content de cesser d’exister à l’époque, mais aujourd’hui, ça me permettrait de me venger du Jaguar. Je ne peux pas témoigner en tant que Daniel Kalinovsky non plus, parce c’est un nom qu’Alexanne m’a donné pour me faire oublier celui que j’ai reçu dans la secte.
— Laissez-moi en parler à mon ami policier. Je pense qu’il est illégal de déposer de faux certificats de décès, et vous n’êtes sûrement pas le seul à qui c’est arrivé dans la secte. Il saura quoi faire.
— Ma sœur ou ma nièce ne doivent pas être mêlées à cette histoire, mais je veux la peau du Jaguar.
— Je vais faire tout ce que je peux pour qu’il termine sa vie en prison. Merci de m’avoir accordé tout ce temps, monsieur Kalinovskv.
Ne sachant pas ce qu’il fallait dire ou faire à la fin d’un entretien, Alexei se contenta de reculer lentement en direction de la maison. Le journaliste lui jeta un dernier regard, toujours aussi fasciné par cet homme qui n’avait pas été contaminé par la société. Il grimpa dans sa voiture en se promettant de revenir visiter les Kalinovsky, dès qu’il le pourrait.